C’est ce qui vaut la peine de le pratiquer

Dans l’interview donnée à France Culture pour l’émission Masterclasse, Paul Auster revient sur un évènement marquant de sa carrière d’écrivain.

Après que plusieurs de ses premiers manuscrits ait été rejetés par des éditeurs, il se considère comme incapable d’écrire un roman de fiction. Il fait alors le choix de se consacrer à la poésie.

Après quelques années, alors qu’il est dans la tourmente personnellement et professionnellement (il manque d’argent et son couple va mal), un ami l’invite à assister à la répétition générale d’un ballet. Paul Auster décide de s’y rendre. Cette décision changera sa vie.

La représentation à lieu dans une sorte de gymnase. Les danseurs se meuvent sans musique. Paul Auster est frappé par la beauté des corps en mouvement. Par leur déplacement dans la pièce. Leurs rapprochements et leur éloignement. Le moment est magique, il est transporté.

Puis, au bout d’une dizaine de minutes, la chorégraphe stoppe la représentation. Elle prend la parole pour expliquer ce qu’elle a voulu exprimer, comment elle a construit son ballet. Le charme est rompu. Ses mots tombent à plat, le discours sonne faux. L’émotion a disparu. 

Mais le ballet reprend, et à nouveau Paul Auster est transcendé par la grâce. Jusqu’à ce que la chorégraphe reprenne la parole…

Ces moments d’extase et de redescente s’enchainent pendant toute la soirée. En rentrant chez lui, Paul Auster a compris une chose : les mots ne permettent pas de rendre compte des émotions et de la beauté du monde.

Cette pensée le libèrera. Il se remettra rapidement à écrire de la fiction et ses romans, non seulement seront édité mais connaitrons un énorme succès public et critique.

Réaliser que son art est et restera toujours imparfait enlève beaucoup de pression des épaules de l’artiste. Cela vaut la peine de tenter de se rapprocher de cet idéal. D’essayer d’en capter une petite partie. Mais si cela était faisable, à quoi bon continuer. Y aurait-il beaucoup de peintre si la peinture idéale était accrochée au Louvres ? Y aurait-il beaucoup de poète si le poème idéal était publié aux éditions de la pléiade ? Surement pas.

Le principe même de l’idée (au sens de Platon) c’est qu’elle n’est pas terrestre. Nous n’en voyons que ses ombres. L’artiste, à travers son œuvre, cherche à atteindre et à rapprocher l’idée de nous. Savoir que cette entreprise est vaine, que jamais on ne pourra, retire une grande partie du fardeau et permet de continuer cette recherche.

L’art touche à l’infini car que l’artiste tend vers un but inatteignable. Sachant qu’il n’y aura pas de fin, qu’il n’y aura pas de gagnant, et qu’il y aura toujours un pas de plus à faire, il devient possible à chacun de faire ce pas.

L’immense dessinateur Hokusai, à l’âge de 80 ans alors qu’on lui demandait pourquoi il dessinait encore répondit : « J’ai l’impression de faire des progrès ».

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